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Mont et merveilles du Sinaï: en bus vers Sainte-Catherine
Posté le 01 janvier 2010 à 19:55:57 CET par Rédaction

Destinations par Lucie de la Héronnière

Au 7ème étage d’un immeuble décati, dans la moiteur de ma chambre cairote, je faisais des plans sur la comète, imaginant le sommet du Mont Moïse et les montagnes du Sinaï que je rêvais de fouler. .

Un mercredi matin, je saute donc dans un bus pour Sainte-Catherine, petite ville du sud du Sinaï. Pendant 7 heures de route, tout un monde bigarré sue en chœur : un pope orthodoxe, une baroudeuse française à l’accent à couper au couteau, un bédouin en grande tenue, un voyageur coréen qui ne comprend rien à rien… Les montagnes commencent à se dessiner, lunaires, ocres, déchiquetées, quand le bus fait le coup de la panne au beau milieu de nulle part. La route s’étend loin, l’œil s’y perd. Mais on rit, les hommes poussent le véhicule et on repart à fond la caisse.



Nous arrivons au village pile à l’heure des belles lumières du coucher du soleil. Je fais les 3 km à pied qui nous séparent du monastère avec la baroudeuse française d’âge incertain. Quand nous approchons du monastère, digne et dépouillé, des groupes entonnent déjà des chants religieux sur la terrasse, renforçant l’ambiance mystique du lieu. A la pension du monastère, je me retrouve avec Marie, prof de sport, la cinquantaine, qui me raconte ses voyages dans la grande salle de la cantine. A côté, des groupes de Français font leur prière avant de dîner… A la nuit, je vais musarder à l’extérieur, le ciel est magnifique, clair et fourmillant d’étoiles. Bien sûr, il n’y a pas de ville à des kilomètres à la ronde. Le calme, le silence, l’atmosphère paisible, la beauté de la voûte céleste, tout cela contraste avec l’agitation bouillonnante du Caire.

 Quelques heures plus tard, autrement dit à 2h30 du matin, mon réveil retentit. Marie ma voisine de chambrée est déjà partie. Je sors de l’enceinte, l’esprit embué et là, des gardes m’arrêtent. Mon anglais aussi incertain que le leur me permet de comprendre que non! non! il est interdit de partir seul sans guide, blabla, et que ce sont les ordres formels de la police touristique… Soupçonnant leur petit arrangement avec les guides (car le fidèle Routard précise bien que le chemin est balisé et facile à trouver seul), j’insiste, tente ma technique sud-américaine de la « cara de niña »*, insiste encore, mais impossible de passer. Alors je retourne à l’intérieur, parlemente avec un jeune guide bédouin et m’incruste allègrement dans un groupe de gros Allemands. Que je sème aussitôt la porte de l’enceinte du monastère franchie.

Problème : un guide sorti de nulle part me suit. N’ayant absolument pas d’argent pour le payer, je lui répète que je n’ai besoin de rien. Rien à faire, il me colle aux basques. J’essaye toutes les techniques pour qu’il me lâche. Je suis fauchée. Je fais un pèlerinage spirituel solitaire. Mon père est boxeur professionnel. En vain. Finalement j’accélère beaucoup et longtemps. L’homme, handicapé par quelque embonpoint, s’arrête, essoufflé… Bon, quant à moi, je marque une pause 30 mètres plus loin, haletante. Mais la profondeur de la nuit fait qu’il n’en saura jamais rien…

L’ascension du Mont Moïse sous les étoiles a quelque chose d’irréel, sauf quand il faut doubler les groupes de vingt espagnols piaillant leurs impressions. Les montagnes se découpent peu à peu. Des bédouins vendent des provisions le long du chemin, à prix d’or, aux bonnes sœurs bleues chinoises, aux grosses dondons en hypoglycémie et aux jeunes suédois en tongs. Plus on approche du sommet, plus la foule est compacte. Le chemin se termine par des centaines de marches taillées irrégulièrement dans la pierre.

A 5h15, je suis là-haut, assez tôt pour avoir une place de choix, perchée sur un muret. Attente glaciale, lente esquisse des montagnes et réconfortantes pâtisseries aux dattes. A 6h, on commence à voir un petit bout de soleil rose et, quelques minutes après, le disque est entier. Les monts alentours changent de couleur, c’est surréaliste. A la minute même, le troupeau commence à redescendre. Je vous jure, incroyable, une seconde après l’apparition totale du soleil, la masse se rue vers le petit déjeuner, alors qu’on commence seulement à apercevoir ce panorama des plus sublimes.

Je trouve l’endroit absolument fascinant et je reste longtemps juchée sur mon muret. Le lieu se vide, Mireille, ma voisine de perchoir en mission humanitaire, finit par descendre, tout comme les sœurs chinoises qui chantaient, les Italiens retardataires, le chat errant et le bédouin préposé aux toilettes biodégradables.

Et là, prodigieux, je me retrouve toute seule et toute petite au sommet du Mont Moïse, et croyez-moi, ça fait quelque chose. C’est même très émouvant. Même si je ne suis pas persuadée que Moïse ait reçu les commandements divins ici ou ailleurs, il y a toutefois quelque chose de mystique dans l’air. Dans ce cirque de montagnes désertiques, le silence est absolu, si rare. Grandiose. Aucune trace d’humanité à l’horizon. Je suis un minuscule point dans une immensité d’une beauté à pleurer.

8 heures du matin. J’y resterais bien quelques heures de plus, voire ad vitam aeternam, mais des obligations terrestres me poussent à redescendre, rentrer au Caire, dire au revoir à Mister Assim, partir. Dans l’autre sens, je découvre le paysage que je devinais seulement à la montée, de grandes falaises sèches et, au loin, toujours ces montagnes pierreuses ocres et rouges. En descendant vers le monastère, folle impression de découvrir un endroit inexploré et intemporel. Pierre Loti décrivait le lieu comme une « demeure de la solitude »...

Justement, pour préserver la quiétude des moines, les portes ferment à 12 h. Il ne s’agit donc pas de traîner pour voir l’église remplie d’icônes de toutes époques décorées à l’or fin, un gigantesque transept en mosaïque, et les présumées racines du Buisson ardent dans une chapelle bleue… Le « Musée des Trésors », tenu par un moine barbu hilare, recèle en effet pas mal de trésors, encore des icônes et surtout de très anciens manuscrits. Le reste, le flot de touristes n’y a pas accès… sauf à l’ossuaire, où sont entassés des milliers de crânes de moines. Charmant.
En attendant que la chaleur soit moins écrasante, je m’installe dans le jardin de la pension, pour lire et écrire. Tous les bus sont partis, le lieu est désert, il n’y a que les barmen et jardiniers qui font la sieste à l’ombre en attendant les prochains groupes. C'est très, très paisible. Un jeune guide égyptien vient discuter avec moi, me raconte qu’il s’occupe de groupes de touristes russes, et qu’il a donc appris parfaitement la langue. Hilarantes démonstrations, avec des « r » parfaitement roulés à la russe !

Dans l’après-midi, je retourne à pied au village de Sainte-Catherine, où je trouve un lit au camp bédouin de cheikh Moussa. Plutôt confortable, ma foi. Le monsieur qui m’accueille m’avait doublé peu avant en camionnette. Il m’offre un thé, interrogateur, et me demande ce qu’une fillette comme moi peut bien faire toute seule sur la route …

Un kochary** et une nuit bien courte, car l’unique bus pour le Caire part à 6 heures du matin. Pour épicer la fin, les grilles du camp de cheikh Moussa sont bien entendu cadenassées à double tour en cette heure matinale. J’appelle, secoue les grilles, cherche une autre issue. Silence profond sous les étoiles. Je note d’ailleurs à ce moment-là que le soleil se lève et je marque une paisible pause. Finalement, je déniche un muret facile à escalader, arrive sur une colline à l’aspect douteux et cours prendre mon bus. Par la vitre, les montagnes m’aspirent encore.

Texte et photos (©) par Lucie de la Héronnière

*) Visage de petite fille
**) Plat typique égyptien, délicieux et pour le moins nourrissant : riz, pâtes, lentilles, pois chiches, sauce tomate et oignons grillés.

 
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