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"Le voyage est un travail et, sans doute aussi, un art. Il n'autorise pas le laisser-aller, mais requiert le meilleur de notre acuité."
Extrait: "Du volcan au chaos, Journal sicilien" d'Edith de la Héronnière, aux éditions Pygmalion:
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RENCONTRE AVEC LES FEMMES ET LE VIN EN TERRE D'OC
Posté le 20 décembre 2005 à 22:02:53 CET par Rédaction |
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par Thierry Quintrie Lamothe
La Provence chante, le Languedoc combat», écrivait Frédéric Mistral, mais en 1907, les femmes étaient déjà là, un foulard noir serré sur leurs cheveux de jais pour défendre leur vin, n’hésitant pas à défier les gendarmes au péril de leur vie. Longtemps ignorées, les femmes ont souvent tout fait. Journalières, chefs de «colle», régisseuses, elles ont participé à tous les travaux de la vigne. De la taille aux vendanges, peu de gestes interdits aux femmes.
Aujourd'hui, propriétaires, oenologues ou sommelières, elles investissent de plus en plus un milieu resté longtemps masculin. D'après le dernier recensement du ministère de l'Agriculture, près d'un quart des exploitations viticoles sont aujourd'hui entre les mains des femmes contre seulement 14 % en 1988. Une féminisation qui s’explique par un changement de mentalité au sein des familles. Pour s’en rendre compte, partons à la rencontre de quelques femmes installées dans le département de l'Hérault.
Le monde du vin, c'est le monde des sensations, l'ouverture vers d'autres mondes
Constance, Marie, Catherine, Isabelle, Nathalie et Marie-Geneviève ont entre 30 et 45 ans. Toutes différentes mais passionnées, semblant vouloir mettre toute leur âme dans leur nouvelle vie sans perdre une minute, partagées entre les enfants, la famille parfois recomposée et les exigences de la viticulture.
Arrive un moment où, dans sa vie, il faut choisir. Le monde du vin, c'est le monde des sensations, l'ouverture vers d'autres mondes, la cuisine et ses recettes, la décoration, l'art floral, la peinture. Un univers de couleurs, d'arômes, d'épices, à partager d'abord avec les siens, sa tribu, socle solide de leur aventure dans ce secteur économique plein de pièges.
Longtemps, le paysage viticole du Languedoc fut le symbole d'un Midi pauvre, même si ce Midi connut des moments d'opulence et de faste, avec ces beaux hôtels particuliers et ces « folies ».
Quand il fallut arracher la vigne, on peut comprendre la violente colère de ces petits vignerons, que l'on tenait pour quantité négligeable. Car le vin dans cette région est toujours apparu, non comme un luxe ou un privilège, mais comme un élément originel au même titre que le blé ou l'olive ; et cela depuis l’Antiquité.
Aujourd’hui, les vins ont changé, s'inscrivant même pour certains dans une mode. Le Languedoc est devenu branché, avec son soleil, sa pierre et son aridité.
Ces femmes, interrogées au cours de ce circuit, entendent produire un vin typé, racé, ancré dans un patrimoine. Parlez-leur de la globalisation du goût, de l'uniformisation du vin et elles vous rétorquent terroir, qualité !
«Le vin», disent-elles, «ce n'est pas une boisson, mais du partage, de l'émotion, un voyage».
Toutes n'ont pas un rapport charnel avec la vigne. Le métier est dur. «On dépend tellement du climat. On n'est pas libre. On ne peut pas être délocalisé. On est cloué là».
Reste encore un côté créatif, artistique et même fantaisiste de la vinification qui les stimule, avec le plaisir d'élaborer un produit noble et d'en découvrir constamment de nouvelles facettes.
A la question : que pouvez-vous apporter dans ce métier en tant que femme ? Elles répondent «la même chose que les hommes. Nous aurons peut-être davantage d'audace quand il s'agit de développer un produit novateur dans un milieu qui est resté très traditionnel».
Et puis les femmes, sans doute, seront plus attentives aux odeurs, aux parfums, aux nuances de goût, grâce aux habitudes prises dans la cuisine de leur mère, voire de leur grand-mère.
«Avec une exigence d'authenticité et d'élégance, les femmes ont su faire évoluer l'image du vin» explique Mathilde Bavoilot, attachée de presse au Comité départemental du tourisme de l'Hérault.
Dureté des tâches, richesse des échanges, rires et rites de la vigne, c'est la mémoire et c'est le présent de ces terres d'Oc que ces femmes racontent avec passion.
Leur passion pour le vin est si forte qu'elles donnent sans compter. «Mes vins sont comme mes bébés», disent-elles, «j'ai tissé avec mes vignes une relation quasi maternelle, je les choie et chaque millésime est une nouvelle naissance».
«Mes vins, ce sont mes bébés».
CONSTANCE R. AU CHÂTEAU DE L'ENGARRAN
On quitte sans regret les rocades enchevêtrées de la ville pour découvrir aux portes de Montpellier, sur la route de Béziers, le Château de l'Engarran « folie » du XVIIème, témoin de ces heures de gloire qu'a connue le Languedoc à cette époque, grâce au commerce de la laine et des draps.
Deux femmes de talent tiennent les commandes d'un domaine de 30 hectares depuis une quinzaine d'années : Diane L. et Constance R. Les deux soeurs succèdent à trois générations de femmes pour garder la tradition viticole. «On a mangé les hommes», ajoutent-elles avec malice.
Leur mère est souvent évoquée dans la conversation pour expliquer que si le vin est présent, la cuisine l'est tout autant, grâce au mariage de saveurs inattendues dans cette cave où la production du Domaine est présentée sur de vieilles barriques à côté des photos de famille. «On a toujours vu notre mère aux fourneaux» explique Constance, elle-même diplômée en cuisine.
La femme naît cuisinière, l'homme le devient.
On le disait autrefois à ceux qui apprenaient la cuisine en faisant plus confiance à l'instinct qu'à la recette ; «Les femmes sont plus économes car elles font le marché», constate Constance, dont le parcours n'a pas toujours été un conte de fées.
Comment s'affranchir d'un père polytechnicien qui rêve pour vous d'une grande destinée ? Comment trouver sa place dans une tribu forte de quatre enfants ? Rien n'est simple dans la famille même si, au bout du compte, Constance trouve d'abord son chemin dans l'audit et le conseil. Elle gagnait bien sa vie chez Bernard K., jusqu'à une démission « choisie » pour rejoindre l'entreprise familiale. La répartition des rôles est claire désormais : à Diane l'élaboration des vins et à sa soeur cadette leur assemblage, «mes vins, ce sont mes bébés. Je les goûte. Je sais ce que j'aime».
Dans le Domaine de l'Engarran, les vins sont vinifiés par cépage et assemblés ensuite. En tant que femme cosmopolite et curieuse, Constance explore la matière du vin, son fruit, son arôme, tout en recherchant un « équilibre » qu'elle retrouve dans la cuisine, dans ce travail d'alliance avec les vins.
Même si le mari est simplement évoqué, on sent bien que la famille est l'âme mythique de ce lieu chargé d'une belle histoire depuis cinq générations.
Cette mémoire d'odeurs et de saveurs est entretenue par cette femme élancée, mince, vêtue simplement, proche de ses ustensiles depuis son enfance.
Avec le vin, rien n'est jamais pareil. Même si elle connaît bien les attentes de ses clients, rien n'interdit d'y ajouter une touche créative dans l'assemblage des arômes et des saveurs. C'est un «art vivant» insiste-t-elle. Assurément, en l'écoutant, dans le vieux caveau de la propriété, on a bien compris que Constance R. n'avait pas oublié ce sensuel gourmand qu'elle souhaite désormais partager avec ses trois enfants.
«J’aimerais bien vivre ici en autarcie».
MARIE N.D. AU DOMAINE PECH LAURIER
Le rouge du Languedoc a toujours été pour le «Poilu» de la guerre de 1914 un vin loyal et franc. Il se serait fait hacher plutôt que de le rendre, défendant sa barrique de «pinard», comme un démon. La «bibine», le tord-boyaux sera longtemps l'image de marque de cette «mer de vignes» et il faudra attendre les années 70 pour arracher, parfois à tort, le tiers des superficies et faire disparaître les cépages médiocres, les "pissevins".
Deux mondes se sont mis à cohabiter tant bien que mal, l'un qui n'en finit pas de subir les crises et un nouveau qui essaie de trouver son chemin en explorant de nouvelles pistes. Dans ce contexte se situe à Quarante, près de Béziers, le Domaine de Pech Laurier. Marie N.D. a pris les rênes de trois îlots d'environ 18 hectares chacun, héritière d'un père qui a su au bon moment anticiper et planter des cépages variés dans un sol argilo-calcaire.
Au départ anesthésiste, ayant vécu en Autriche, Marie s'identifie pleinement à ce paysage puissant, proche du Canal du Midi, proche de ces lieux où la révolte viticole a grondé en 1907. « J'aimerais bien vivre ici en autarcie », dit-elle sereinement, comme si cet endroit était devenu l'aboutissement d'un parcours. Un mari architecte l'a sans doute bien aidée pour bâtir un cadre qui lui soit propre et lui permettre d'exprimer ses multiples talents. «J'ai eu une enfance très heureuse, imaginative, concrète», dit-elle. Encore faut-il se donner les moyens de réaliser ses idées et d'être bien entourée.
L'apprentissage du vin est une longue patience.
«J'ai fait tous les stades et mes souvenirs d'enfance, ce sont les vendanges à la main et ça fait dix ans que je vinifie. Je connais mes parcelles comme mes enfants ». Un ingénieur oenologue l'a conseillée pas à pas dans la compréhension du chai et la mise en bouteilles. Ce qui est intéressant ici, c'est ce lien charnel avec la terre, ce mariage des cuves très fin. Une alchimie subtile livrant une gamme de vins variés, mais aussi, des «vins de soif» faciles à boire.
Même si on a l'opportunité d'acheter ce domaine avec un nouveau chai, le métier est dur et le diplôme d'oenologue n'empêche pas un parcours de combattant. Marie le connaît. Mais cette femme jeune ne s'interdit pas de montrer ses autres passions. Témoin cette peinture représentant un énorme taureau noir, prêt à charger au coeur de l'arène.
«Je peins, je dessine, je fais mes étiquettes aussi», en nous montrant une de ses bouteilles élancée, élégante, «l'Envol des sens». Un autre vin a pris le nom de sa grand-mère, Héloïse.
Autre peinture, celle imposante de Massoud l'Afghan, le héros positif de Marie figure en bonne place au-dessus du canapé du salon. Cet éclectisme, on le retrouve dans ses aquarelles, dans ces couleurs africaines, ces rythmes, ces musiques qui emplissent sa vaste maison.
Le culte du beau dans cette maison ne vient pas forcément tout seul. Il faut savoir écouter, bien se faire conseiller, faire les choix judicieux, savoir saisir les occasions, comme la commercialisation réussie d'un de ses vins, grâce à des négociants américains.
Cette forte énergie transparaît dans les yeux clairs de Marie afin d'expliquer un parcours assurément plus solitaire qu'il n'y paraît.
Les cassures de la vie ont façonné son caractère, mais la rêverie n'exclut pas une vigilance, un instinct de guetteur pour éviter à un moment précis trop d'acidité dans le dosage de ses vins et bien interpréter les analyses des laboratoires.
Y a t-il encore une place pour d'autres projets ? Marie vient de redessiner les plans de futures chambres d'hôte, avec balnéo intégrée qui vont s'adresser à une clientèle haut de gamme.
«Je suis très dure avec moi-même, mais je reçois beaucoup de l'extérieur». Dure ? Pas si sûr. Encore faut-il déployer une certaine délicatesse pour composer un arrangement floral réussi.
«J’aime explorer les terroirs».
CATHERINE R. AU DOMAINE CLOVALLON
Cap vers l'ouest du département de l'Hérault. On quitte le paysage rouge du lac de Salagou et ses bords garnis d'épaisses couches de grès grenat, les «ruffes», pour suivre le chemin terminal des volcans d'Auvergne.
Bédarieux est la halte d'un Languedoc de moyenne montagne coupée de falaises au pied desquelles se trouve le Domaine Clovallon, fief d'une femme hors du commun.
Catherine R. fait pleinement corps avec les dix hectares de son domaine et l'exposition Nord incline à une certaine humilité dans l'exploitation des vignes. Il faut mériter ce terroir de pur calcaire, rappelant le Causse et développer au fil du temps des qualités de mimétisme, si l'on veut survivre aux rigueurs du milieu environnant.
Enfant, Catherine se souvenait du goût du pois chiche et des lentilles, mais aussi gardait le souvenir de cette lumière des arbres fruitiers en fleurs plantés dans ce paysage balayé par le vent frais des montagnes du Caroux.
«J’aime explorer les terroirs », dit-elle en nous faisant goûter un Palardon crémeux, fromage de chèvre affiné associé d'un monocéphage de circonstance, le Viognier, assemblé pour les 2/3 en barrique et pour 1/3 en cuve.
Hauteur morale
«Carignan», «Fitou», «Clairette», autant de noms de vins qui chantent et marquent l’histoire de ce terroir, petit certes, mais disposant encore d'un gros potentiel de surprises. A trois kilomètres du Domaine Clovallon, se trouve un plateau pauvre, battu par les vents. C'est la terre d'élection du pois chiche à la saveur douce. D'autres produits comme la courge d'Héripian, le haricot, la châtaigne agrémentent les recettes de la cuisine héraultaise. On les retrouvera le long de la voie Domitienne, de Gênes à Barcelone.
Point de paysage vedette ici, mais une nature laborieuse. Alexandre Vialatte expliquait que les monts auvergnats avaient «une hauteur morale». Cette observation peut s'appliquer à cette ultime avancée des Puys, avant de finir au pilier basaltique d'Agde.
En 1992, Catherine R. fait un choix de vie. Architecte de formation, elle décide de se convertir à la viticulture. Même si ce métier est une passion, il est dur et demande de la patience. «Vous ne pouvez poser qu'une seule question à la fois» explique-t-elle, « tout en gardant votre jardin secret». Pas facile ; mais ici, c'est déjà la mentalité des gens de la montagne. Pas question d'investissements surdimensionnés ; au contraire, on préfère se concentrer sur les petites choses et faire avec les moyens du bord.
Les petits vignerons ont leur parcelle, leur chêne truffier, leur cerisier et depuis son installation, les vins de Catherine ont progressé et trouvé leur marché. «J'aime cette terre, dit-elle, je ne me sens plus marginalisée comme femme dans ce métier et ce n'est pas bon de vivre dans un désert». Même une vieille vigne peut renaître après 20 ans de repos et redonner un vin aux arômes étonnants. Comprendre que la vigne a besoin de travailler en sous-sol pour permettre aux racines de reprendre leur rôle.
Une montagne sépare ses deux vignobles. Pour se consoler des jours froids, Catherine n’hésite pas à franchir la barrière de falaises qui la sépare de son « îlot » de Faugères. Là, c'est la porte du soleil. Du schiste, rien que du schiste. La minéralité lui ressort au nez, comme le décriront ceux qui ont humé une pierre chaude.
Où trouve-t-elle le temps, Catherine R., pour s'occuper de la restauration de ces « Mazets », vieilles cabanes de viticulteurs en voie de disparition dans le Haut Pays ?
«Le vin est un produit vivant»
ISABELLE C. AU DOMAINE GRECAUX
Un vieux tonneau sert de siège. Dans la cave du Domaine Grécaux, se dégage une odeur de frais et de champignons épanouis. On sent que l'automne est là et quelques bouteilles sont installées pour rappeler la production de l'année.
C’est ici qu'une jeune femme, frisée, brune et souriante, Isabelle C., s'est installée avec son mari à Montpeyroux, en 1998. Séduits par l'endroit, ils ont commencé au départ par acquérir cinq hectares et leur domaine représente aujourd'hui onze hectares de vignes accrochées sur les terrasses du Larzac, entre Causse à 300 m et coteaux à 150 m.
Ses séjours en Equateur, Bolivie et Afrique l'ont convaincue de travailler avec la terre et les paysans. Diplômée d'agronomie tropicale, «c'est à la vigne que je me sens le mieux. C'est là que le vin se fait ».
Savoir hiérarchiser les parcelles
La vigne, dit-on, nourrit de son pied tordu les bras et les ceps noueux, mais il n'est pas aisé d’exploiter une terre calcaire caillouteuse, balayée par les vents, même si Isabelle reconnaît que ses vins doivent beaucoup à ce terroir d'altitude. Il faut savoir hiérarchiser les parcelles. La taille des vignes sur le Causse prend quatre mois par an car il y a beaucoup de vent. L'attente est donc nécessaire, le grenache ayant besoin de soleil ; la vigne ici est nourrie d'ingrédients naturels, voire arrosée de tisanes. C'est comme l'homéopathie ; il vaut mieux y croire. Isabelle y croit ; les vignes aussi. Que penser de cette mystérieuse alchimie ? «En principe», explique Isabelle, «on travaille avec des macérations longues, pour dégager le fruit, la fraîcheur du raisin».
Le moment le plus délicat est la détermination de la date des vendanges, faites bien sûr manuellement. Les lunes ont leur importance jusque dans la mise en bouteilles. Au final, les vins produits (grenache, carrignan syrah) sont garantis bio, sans herbicides. Chaque année, le Domaine de Grécaux fournit environ 23 000 bouteilles, dont une grande partie est exportée.
Isabelle C. n'élude pas la crise de la viticulture. «Jusqu'en 2000, on vendait bien parce que nous étions peu de producteurs», mais ce n'est plus le cas maintenant. Alors que la consommation de vin a baissé, que les stocks sont importants, «notre travail, ajoute-t-elle, est d'aider ceux qui vendent, dans des manifestations du genre Vinisud ou Vinexpo. On travaille principalement avec des restaurants et un réseau de cavistes».
Au-delà des difficultés du secteur et d'un sol difficile à remuer, la famille C. tient le coup, car «le vin», comme le dit Isabelle, est «un produit vivant». A l'écouter, on sent bien qu'elle respecte la vie du vignoble, comme elle respecte son environnement.
Soignée, préservée des «traitements» durs qui détruisent toute la végétation sauvage, la vigne d'Isabelle continue à prodiguer ses richesses. Il est sûr que ce que l'on ramasse chez elle, on ne risque rien.
Une leçon de vie apprise peut-être au contact des paysans amérindiens, sur l'Altiplano.
«Un vin vieux, c'est quelque chose de tellement humain».
NATHALIE G. AU CASTEL RONCERAY
Pas de vignes au départ. Mais un goût inné pour reconnaître les vins, et sans doute un bon palais entretenu au fil des années, lors des multiples dégustations. Nathalie G., jeune femme à belle prestance, est en effet une sommelière de talent, titulaire en 1999 du prix Marie Stuart, connue pour être une femme d'exception.
Depuis 1995, elle redonne une âme oenologique, avec son mari chef cuisinier, à une belle demeure du XIXème, le Castel Ronceray, transformé en un restaurant réputé de Montpellier.
«Je ne suis pas sommelière, mais autodidacte», une façon pour Nathalie de bien insister sur l'horizon sans fin de ce métier, sur la mémoire olfactive de tous ces arômes qui enchantent les papilles de ses clients.
Dans son concours de sommelière, elle avait trois minutes pour résumer sa réflexion sur un vin et exprimer ses sensations. Un vin est basé sur la mémoire de cet instant de plaisir. «On a devant nous, explique Nathalie, un tableau qu'on a déjà vu quelque part. On est toujours obligé de se poser des questions. Il faut savoir écouter le vin et rester dans une position humble».
Les vins sont pour Nathalie à l'image de ses enfants. Le syrah, ce cépage qui a beaucoup de corps, de tanin, d'épices, pourrait décrire sa fille aînée, alors que la douceur câline du merlot conviendrait plutôt à sa fille cadette.
Avec Nathalie, les métaphores fusent : «un vin jeune, ça pète le feu» et le carafer, avant de le tourner dans un verre, permet de mélanger les molécules, de provoquer l'ouverture des alcools, des tanins et des arômes. « Un vin vieux, c'est quelque chose de tellement humain ».
Volontiers actrice, elle a les mots pour décrire chaque vin. Mais l'émotion est là, lorsqu'elle parle de ces métiers en voie de disparition, de ces vignerons d'antan qui n'embouteillaient pas n'importe quand.
Pas de droit à l'erreur
Nathalie explique qu'au départ, elle a découvert le vin à travers les vignerons indépendants, ensuite avec les coopératives. Rien de péjoratif dans ces vins-là ; au contraire, la coopérative a été un univers créatif. A côté du travail dans la vigne, il y a les exigences du maître du chai opérant cette alchimie si particulière des macérations, de l'oxygénation du vin, du « pigeage ». Pas de droit à l'erreur, car si on se «plante, on est reparti pour un an».
Beaucoup de paramètres aléatoires dans la chaîne de production et de vente du vin ; les Champenois peuvent tirer leur épingle du jeu, grâce à ce pouvoir d'unification et d'assemblage. Rien de comparable avec les autres vins.
Chaque terroir exprime sa personnalité. On est loin de l'uniformisation des goûts et c'est ce qui plaît à Nathalie. Mais attention, «on attend encore les femmes au virage», surtout quand on veut jouer l'indépendance et sortir des sentiers battus, car «le marché», dit-elle, «est frileux, les produits quand même chers».
L’instinct, l'intuition, la mémoire ne suffisent pas. Il faut être patient. Comme ce vieil artisan à la retraite, René Lot, qui avait décidé de faire revivre le chef- d'oeuvre du village de La Couture Boussey en Normandie, un instrument de musique disparu depuis la Révolution : la musette de cour. Invitée à la télévision, Nathalie s'est bien reconnue dans la mémoire de ces ingénieux facteurs instrumentaux aujourd'hui disparus.
Après le magazine d'évasions, retour à la viticulture. «Je me vois grandir avec ce nouveau métier. Après tout, je n’ai que 8 ans dedans». Nathalie G. aime bien les vies multiples !
«Je recherche une certaine finesse dans un monde de brutes».
MARIE-GENEVIEVE B.B.
AU CHÂTEAU DES PEYREGRANDES
Loin les temps où le Carignan régnait en maître et pissait allègrement ses 130 hectolitres à l'hectare. Depuis, la région s'est policée pour y mêler des Syrah et Mouride plus nobles.
Ici, les arpents de vigne jouissent d'un microclimat très sec qui permet une bonne maturation des cépages rouges. Le terroir de Faugères, restreint en surface (2 000 ha), s'étend uniquement sur du schiste. Il exprime bien les vins de deux ou trois ans d'âge. Ils sont quelques-uns à défendre ces vins de terroir très particuliers du Languedoc.
Parmi eux, la blonde Marie-Geneviève B.B. aux yeux clairs s'occupe à part entière d'un domaine de vingt-cinq hectares, à Roquessels.
«Je tiens à garder une typicité Faugères. Je recherche, dit-elle, une puissance, mais aussi un équilibre, une certaine finesse dans un monde de brutes». Un oenologue l'a accompagnée dans son apprentissage de viticultrice, avec la chance d'avoir su laisser exprimer la personnalité de Marie-Geneviève ; harmonie, oui, mais aussi force. Comment faire de la qualité quand, au départ, voici dix ans, le personnel de l'exploitation n'y était pas habitué ?
Elle met tout en oeuvre pour bien suivre ses vins, naturellement sans résidus. Pour elle, les femmes vont plus loin que les hommes dans la recherche d'un bon produit, moins soufré et acceptent plus facilement les contraintes imposées. Le vin, il faut l'écouter avec humilité.
Quant à la vente, il faut faire attention car 10 euros, c’est «un maximum pour ces vins de plaisir». D'ailleurs, avec qui boire les grands vins, si leur prix reste inaccessible, quitte à vieillir au fond d'une cave ?
Il faut prendre des risques
De nouveaux pays s'ouvrent à une viticulture raisonnée dont profitera dans les années futures une clientèle plus cosmopolite, sans préjugés à l'égard des innovations et des goûts. La France n'a pas le monopole de la démarche qualitative. La Nouvelle-Zélande peut produire des vins très purs, à l'opposé du goût généraliste. La vigne du Chili date de 1550, alors que le vignoble languedocien a été replanté en 1880.
Présente aux foires et aux salons, Marie-Geneviève est bien consciente de la complexité du marché dans ses rencontres avec les autres viticulteurs. Actuellement, il y a d'excellents vins du terroir, mais aussi de bons vins standardisés, pas forcément boisés d'ailleurs. Un vin de qualité doit forcément ressembler au sol dans lequel la vigne plonge ses racines pour en ramener des sels minéraux.
« Il faut prendre des risques », affirme Marie-Geneviève, même si elle reconnaît une certaine solitude dans cette profession, une reconnaissance insuffisante des efforts entrepris ; sentiment partagé d'ailleurs par les vignerons hommes où l'égoïsme et le chacun pour soi sont encore la règle.
Concurrence des femmes avec les hommes ? Pas forcément. Puisque le goût du bon produit est commun. Quitte à y mettre la passion, belle qualité que cette femme volontaire tient à transmettre à son fils.
Heureusement, il aime la vigne !
LE TERROIR CONCEPT D’AVENIR
Le vin dans cette région est une vieille histoire de plus de 2000 ans. Sous l'Empire romain, de grandes jarres emplissaient les chais de stockage de la Narbonnaise, mais Domitien n'a pas hésité à arracher la vigne pour ne pas concurrencer le vignoble de l'Italie centrale, comme le rappelle Frédéric Collignon, sommelier aux Comptoirs des Vins du Languedoc.
Les vins ressemblent-ils à ceux qui les boivent ? C’est la grande idée du géographe Roger Dion pour qui c'est le client qui fait le vin. S'il n'y a pas de marché, il n'y a pas de vignoble.
En reprenant les vignes de leurs parents, les femmes ont élargi la notion de terroir dans une vision plus globale, intégrant le client, le marché, le vigneron et bien entendu le sol et le climat. Quant au client, à force de faire travailler ses papilles, il est devenu plus exigeant.
Mais la concurrence est rude : on peut trouver un bon sauvignon du Chili, bien fait à 2 euros ; avec une belle bouteille, une belle étiquette et un vin très correct à l'intérieur. Qui en France peut faire un vin à 2 euros ?
Faut-il, pour satisfaire les clients, produire des vins concentrés et complexes ? Le goût des vins devra-t-il plus à l'habileté des chimistes qu'à l'art des vignerons ?
Or, comme pour un aliment, le goût du vin est un marqueur de civilisation. Les arômes artificiels, lorsqu'ils se glissent dans le vin, habituent les consommateurs à des goûts qui n'ont rien à voir avec des goûts naturels. « Ils créent, souligne Jean-Claude Ribaut, journaliste au «Monde», une véritable addiction dont l'organisme et parfois la santé sera un jour comptable».
Le terroir est-il un concept d'avenir ? Même un terrain maigre, pierreux, caillouteux, impropre à d'autres cultures, a une chance de devenir futur AOC, comme le récent Grez Montpellier, car l'Appellation d’Origine Contrôlée reste une consécration.
Dans le Languedoc, les femmes vigneronnes proposent la paix entre les terroirs, car elles recherchent avant tout l'authenticité et elles ont bien compris qu'entre « l’air, le climat et le complant (plant de vigne)», pour reprendre une phrase célèbre d'Olivier de Serres, il se passe quelque chose.
La Terre d'Oc constitue pour ces femmes une source inépuisable d'inspiration, parties chercher leur vin « dans leurs os ». Leur créativité repose sur des expériences qu'elles font elles-mêmes, sur leurs sensations, sur la nature et ses textures, sur les pierres et les sources d'eau. L’ Hérault en regorge.
Texte et photos © Thierry Quintrie Lamothe
Pour tous renseignements sur un accueil ou un séjour dans l'Hérault, s’adresser au :
Comité Départemental du Tourisme
Avenue des Moulins
34184 MONTPELLIER CEDEX 4
Tél. : (0033) 04 67 67 71 71
E-mail : cdt@cdt-herault.fr
www.herault-tourisme.com
Information tourisme / réservations
Tél. : 04 67 67 71 40
E-mail : booking@cdt-herault.fr
N° Indigo : 08 25 34 00 34
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