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Piémont: Biella, Candelo, Oropa et autres étonnements
Posté le 09 novembre 2005 à 09:59:25 CET par Rédaction

Découvertes par Marco Flaks

En Italie, il y a comme une courtoisie fondamentale dans l’accueil du visiteur, il remarque les gestes de générosité spontanée, il apprécie les marques d’hospitalité. La province du Piémont est à cet égard typique. S’ajoute une certaine rugosité montagnarde. Ici est né au 19e siècle le mouvement de l’unification de l’Italie qui, grâce aux dieux, n’a pas nivelé culturellement l’Italie qui conserve ses mille facettes attachantes. Turin, métropole du Piémont, cultivée et rustique en même temps, fut la capitale avec Chambéry (aujourd’hui française) du Royaume multiséculaire de Savoie et de Sardaigne. Les traces d’une destinée commune, paisible ou tourmentée selon les siècles , demeurent vivantes dans les strates sociales, l’architecture, les habitudes alimentaires et ce, dans un arc englobant, de Genève, Evian jusqu’à Sierre et Brigue, la région lémanique suisse et française rhône-alpine, Annecy, Chamonix et le Mont-Blanc, les Alpes du Valais, jusqu’aux grands lacs de la Suisse italienne, sans oublier la Vallée d’Oste. C’est l’illustration d’une Europe à destinée fédérale, vivante, celle des régions, celle de l’européaniste Denis de Rougemont, contrepoids indispensable à l’Europe des centralisateurs nombreux à Bruxelles.

Nous avons eu l’occasion de faire meilleure connaissance de la province de Biella, ses villages médiévaux, ses lieux de pèlerinage, ses parcs naturels, ses produits de la terre. Accueillis en ce confortable aéroport de Turin, nous voici lancés sur l’autoroute menant au tunnel routier du Mont-Blanc, mais à Ivrea, où une usine Olivetti en forme de machine à écrire témoigne d’une défunte gloire industrielle victime des changements technologiques, de la mondialisation et des décentralisations, nous tournons à droite en direction de Biella. Déjà, les usines et filatures se sont espacées et c’est la campagne vallonnée, les vignes, jardins potagers et arbres fruitiers. A l’horizon, on devine les reliefs annonçant les Alpes.



Biella d’en-bas et d’en-haut

Surnommée le “Manchester italien” à la suite du développement urbain et industriel des 19e et 20e siècles, Biella compte quelque 45.000 habitants. La ville basse, altitude 410 mètres, s’effiloche dans son pourtour le long des vallées et rivières d’Elvio, du Cervo et d’Oropa jusqu’à l’altitude de 1,180 mètres où se situe le hameau d’Oropa et son sanctuaire qui attire pèlerins et touristes. Basée sur la force motrice générée par les rivières abondantes et une production de laine appréciée, une industrie textile de haute qualité put prospérer dans un environnement sain grâce à une main-d’oeuvre travailleuse et probablement docile et à l’intelligence d’industriels visionnaires issus des familles patriciennes et des grands propriétaires terriens de la région.

Hélas! ce centre renommé des beaux textiles où de nombreuses grandes marques plongeaient leur racine , a souffert du transfert des productions en Europe de l’Est et en Asie. La mondialisation laisse ses traces à Biella également.

ll fallait donc trouver autre chose pour diversifier et consolider l’avenir économique de la région qui compte certes encore de bonnes usines de textiles, une offre abondante en laines et cachemire, de la métallurgie légère, une importante production industrielle de robinets et autres équipements sanitaires, une belle tradition dans l’agroalimentaire et la viniviticulture, une hôtellerie citadine et préalpine. L’expansion du TOURISME d’été et d’hiver sera peut-être la bouée de sauvetage, car la région compte de nombreux atouts dans ce domaine prometteur.

Les témoins architecturaux d’un riche passé sont partout dans une ville dont l’histoire documentée s’étend sur vingt siècles ... et bien davantage si l’on inclut l’Age du Bronze et la Rome antique. Biella est mentionnée dans un document datant de 826 lorsque Louis le Pieux et Lothair remirent la ville de (l’ancien nom latin de Biella) au comte Bosone. En 882, Charles III donna la ville aux évêques de Vercelli qui en furent les souverains dans les siècles suivants. En 1160, est fondé le district du Piazzo qui devient rapidement le centre économique et politique édifié sur la colline jouxtant la ville basse et mettant les élites privilégiées à l’abri de la plèbe d’en-bas. Au cours des siècles qui virent Biella préférer la faction des Guelfes dans leur opposition à la suprématie des Gibelins à Vercelli et se rebeller en 1377 pour mettre fin au règne temporel du diocèse de Vercelli, la ville choisit en 1379 la protection de la famille princière de Savoie; cette suzeraineté se perpétuera pendant des siècles. Biella survécut à plusieurs occupations temporaires par les troupes françaises ou espagnoles au 16e et 18e siècles et prit une part active au Risorgimento - à l’unification - de l’Italie, dont des acteurs éminents furent des Biellois du nom de Quintino Sella, Alfonso et Alessandro Lamarmora.





Ces événements du passé ont laissé des traces dans la ville basse, dite Biella Piano, sous la forme de vieux quartiers tranquilles, marchés, basiliques, chapelles, baptistères, fontaines, jardins, presbytères de style roman, gothique, Renaissance, baroque, tous témoins parfois rustiques, toujours admirables, d’une Histoire gravée dans les pierres et les œuvres d’art. On visitera le Museo del Territorio implanté dans un couvent médiéval.



Le quartier de Biella Piazzo, la ville d’en haut date du Moyen-Age .. Siège des forces vives de Biella, les résidences des membres des dynasties dirigeantes sont demeurées intactes. Exemple d’architecture urbaine médiévale avec ses ajouts ultérieurs au 18e siècle, avec ses portiques bas et ses étroites rues pavées de dales de pierre caractéristiques, les nobles demeures, l’hôtel-de-ville, le tribunal, l’hôpital et les écoles, plusieurs églises et couvents puis, additions modernes, des auberges et bars sympathiques, des échoppes intéressantes et une vue imprenable sur la ville basse et le vaste paysage environnant.



Un funiculaire et une brasserie

Un funiculaire municipal assure le transport sur 177 mètres entre les bas quartiers et la ville haute (60 mètres d’élévation). Bâti en 1885 sur la base d’un système hydraulique et électrifié en 1889 déjà, il passe à l’arrivée sous un portique de deux étages datant du 16e siècle et édifié par la confraternité de Ste.Anne sur les ruines du couvent des moines de St. Antoine de Vienne.
On peut aussi emprunter une rue très en pente dite coste

, et la soif produite par l’effort sera avantageusement étanchée par une excellente bière lager produite localement depuis 1846, la Menabrea. La brasserie, qui utilise la même excellente eaux que les filatures, est un exemple d’archéologie industrielle.



On y sert également, dans son annexe, de fort joyeux et goûteux repas servis par d’accortes demoiselles et de solides bergers(?).



Les “Monts Sacrés” autour de Biella, instruments catholiques contre la Réforme protestante

Dans un élan inspiré, l’écrivain français André Malraux, dit un jour à peu près ceci, il y a une quarantaine d’année, : “Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas.” Ben oui ! Les événements mondiaux contemporains, jusque dans leurs versants horribles, pourraient ne pas donner tort au littérateur, en ce début du millénaire. Mais il y a d’autres aspects: expression sincère de la foi, curiosité du voyageur ou exploitation commerciale des sanctuaires attirent des files de pèlerins et de touristes. Dans la région de Biella, il y a au moins une dizaine de sanctuaires catholiques perchés sur des collines dites “Monts Sacrés” (Sacro Monte en italien) Entre la fin du 16e et le début du 17e siècle, dans la province de Biella comme dans d’autres parties du Piémont et de la Lombardie, la lutte poursuivie par le puissant “lobby” romain catholique contre les Protestants battait son plein. Les sanctuaires catholiques, anciens ou nouveaux, dont les chemins d’accès avaient tous été munis de séries de chapelles contenant des reconstitutions réalistes, statues et fresques, du déroulement présumé des événements du Chemin de Croix (Via Crucis) menant au Golgotha de Jérusalem, étaient des instruments de propagande devant amener les pèlerins, âmes simples et crédules, à ne pas adopter les “hérésies protestantes” provenant de Suisse et propagées le long des voies de communication principales menant en Italie à travers les Alpes. Au sommet de ces reconstitutions bibliques culminait l’église principale où était dispensé le salut éternel assuré par l’Eglise catholique.

Des trois ensembles proches de Biella, perchés sur les Monts Sacrés d’Oropa, de Graglia et d’Andorno, celui d’Oropa est le plus ancien et le plus couru par les pèlerins et les touristes. S’y trouve le sanctuaire dédié à la Vierge Noire, dont l’iconographie est reliée à la tradition tant byzantine que gallo-romaine, ici comme symbole païen de fertilité évidemment récupéré et “normalisé” par Rome.

Ces lieux de pèlerinage sont aujourd’hui équipés pour la plupart d’hôtels, restaurants, réfectoires, terrains de camping, magasins, bazars. Oropa, relié à la gare ferroviaire de Biella par un service de bus, compte également des pistes de ski, des possibilités de varappe. D’autres sites offrent des équipements plus modestes, à développer. C’est manifestement l’intention des animateurs du tourisme de la province de Biella de relancer l’outil économique que représentent les Monts Sacrés.

Les habitants de Sordevolo, près de Biella, sont les acteurs bénévoles tous les cinq ans depuis 1816 dans l’importante manifestation de théâtre populaire qu’est la représentation de la Passion du Christ. Pendant les trois mois d’été de 2005, sur une place publique transformée en vaste amphitéâtre, ce furent 400 habitants à assurer le spectacle religieux, sur un texte du 15e siècle remanié sur la base d’un manuscrit déterré, selon le programme, dans les “archives secrètes du Vatican”. Gageons que ce texte plutôt vengeur devra à nouveau être remanié pour les prochaines éditions de la Passion selon Sordevolo, car l’édition 2005 ne semble conforme à l’esprit du Concile Vatican II.



Voir au bas de ce dossier la note finale en anglais sur les massacres de Protestants par la soldatesque piémontaise en 1665 et le sonnet du poète anglais John Milton datant de 1673, inspiré par ces atrocités.

Gastronomie piémontaise à Candelo

La visite des Monts Sacrés aiguise l’appétit. Rendons-nous à Candelo, situé sur la rive droite du torrent Cervo, tout près de Biella. La laine occupe une partie des 7.700 habitants du bourg, de même que l’agriculture et l’artisanat. Cette localité est très spéciale. Au 13e et 14e siècle, sans demander l’aide des princes suzerains et en toute indépendance, les habitants construisirent le Ricetto, un extraordinaires quartier fortifié de 13.000 mètres carrés, avec murailles massives et quatre tours d’angle, le tout en pierres retirées du torrent et montées en arêtes de poisson. Ce quartier, aujourd’hui encore dans un état de conservation étonnant, comprend intra muros des entrepôts, greniers, caves à vin, ateliers, puits, le tout d’époque, construits le long de dix rues pavées longitudinales coupées à angle droit par deux rues transversales. Ces locaux servaient en temps de paix à entreposer le vin et les réserves agricoles, et en temps de troubles, tout le monde déménageait à l’intérieur du Ricetto fortifié, les constructions servant alors d’habitations. Aujourd’hui, une maison contient les archives de la mémoire villageoise et un écomusée de la viniviticulture est parfois accessible. Un groupe d’artistes, sculpteurs, peintres et céramistes travaillent quelque part à l’intérieur des murs.
(www.artistidelricettocandelo.it)

Il y a à Candelo un cinéma d’essai, le Verdi, quelques restaurants, trattorie, pizzerie, gelaterie e pasticcerie, Bed and Breakfast, un établissement d’agritourisme (équestre) avec chambres et auberge, accueillent le visiteur. La nourriture est purement biellaise, c’est à dire rustique raffinée, avec les vins locaux. Voici le menu munificent que nous avons dégusté au restaurant “Fuori le Mura (Hors les Murs), dont le slogan est “Colori, profumi e sapori primaverili del territorio enogastronomico Biellese”. C’est une entreprise familiale de bon aloi dans sa simplicité élégante. Voici ci-après le menu dans le dialecte régional piémontais:


”Bëddo” con insalatina dei camp ed olio di noci
+++
Ris, utije e riundéle e lavartin (risotto con Luppolo, punte d ortich e malva)
+++
Palëtta Biellese con mostarda di mel e tortino di patate
+++
Pannacotta al Ratafiä d’Andorno, torcetti e paste ’d Melia
+++
Caffè espresso e la pralina alla Birra Menabrea
dalla Cantina:
“Albaciara” da uve di Brusnengo - Barni 2004 -
“Cajanto” da uve di Vigliano - M. Chiara Reda 2003.




Un mot encore sur la cuisine biellaise, ses saveurs typiques. Jadis, les châtaignes et les fromages, produits typiques de la colline et de la montagne, ont constitué un importante ressources pour les populations locales qui, lorsqu’elles descendaient dans la vallée, échangeaient ces denrées contre le riz et le maïs provenant de la plaine. La bande de terre plate située aux confins des régions de Biella et de Vercelli était caractérisée par la culture du riz tandis que le maïs, diffusé à partir du 17e siècle, s’est imposé aux montagnards et dans les vallées sous la forme de polenta se mariant parfaitement avec les produits laitiers et fromagers. Les produits de la plaine sont ainsi devenus les ingrédients indispensables des plats typiques montagnards, comme la pulenta cunscia. Les colporteurs venant de la Riviera ligure méditerranéenne, rejoignaient la montagne chargés de poissons en conserves très employés dans la cuisine locale. Les anchois constituaient l’ingrédient essentiel de la bagna cauda, encore communément préparée aujourd’hui, qui se distinguait dans le Biellais par lemploi de l’huile de noix. La morue salée, cuite avec des oignons, du lait ou des tomates, recette traditionnelle encore populaire aujourd’hui, était également une des préparations typiques accompagnant la polenta. Les châtaignes représentait pour les populations des collines la ressources alimentaire de base au point de devenir l’élément central de l’économie et des traditions. Les châtaignes se mangeaient bouillies, trempées dans du lait ou du vin, accompagnaient le riz ou étaient réduites en farine pour être ensuite cuites sous forme de petits beignets moelleux et nourrissants. Séchées et nettoyées, elles se troquaient contre d’autres aliments et sans être l’expression d’une aisance financière, elles représentaient une source d’indépendance économique.Encore aujourd’hui elles sont employées dans la préparation de risottos, de potages et de desserts.

Le Biellais est une terre de fromages. Le plus connu est la tomme (toma) de vache à pâte dure. A citer également les Beddu, Maccagno, Tumin, Sancarlin, Frachèt, certains consommés frais, mélangés à de l’ail, du vinaire et des épices. L’ardent “Turnin electric” porte bien son nom, puisque macéré entier dans de l’huile abondamment relevée de paprika.

A côté des produits fromagers, les soupes, potages, riz, poules farcies, civets de lapin,saucisses et saucissons, truites des torrents, desserts aromatisés au café ou au vin procurent satisfaction papillaire et plénitude stomacale. Le gosier humecté de vin blanc Erbaluce, de nectar Calusi Passito ou de vin rouge Bramaterra ou, ô joie! de Lessona, n’est-ce pas le bonheur champêtre? TravelMag y reviendra dans un article ultérieur.

Comment arriver à Biella? La province de Biella est accessible par chemin de fer (lignes de Biella-Santhià, Biella-Novara, connexion avec la ligne Turin-Milan. Par les autoroutes, de Suisse et de France, on y arrive notamment par les tunnels alpins du Mont-Blanc, du Saint-Bernard et du Gotthard. Par air , on utilisera les aéroports de Turin ou de Milan. Les services de bus, à développer, sont fiables mais ne desservent pas tous les Monts Sacrés. De nombreux hôtels intéressants autour de Biella ne sont accessibles que par automobiles. Nous avons particulièrement apprécié l’excellent guide publiés en anglais par le Touring Club d’Italie, “Biella and its province -Medieval villages, valleys, holy places, nature parks”.

Remerciements:
Merci au Bureau de presse Suitner à Turin de nous avoir conviés à la découverte de Biella et de ses environs et à sa représentante Marianna Carlini de nous y avoir brillamment guidés. Nous avons logé à l’hôtel Cascina Casazza (www.hotelcasazza.it ), un très confortable et très raisonnable “quatre étoiles” offrant un bon rapport qualité/prix à Sandigliano, un quartier extérieur de Biella.

©Texte et photos: Marco Flaks


Note:

John Milton (1608-1674)
Sonnet XVIII: On the Late Massacre in Piemont
Avenge, O Lord, thy slaughter'd saints, whose bones
Lie scatter'd on the Alpine mountains cold,
Ev'n them who kept thy truth so pure of old,
When all our fathers worshipp'd stocks and stones;
Forget not: in thy book record their groans
Who were thy sheep and in their ancient fold
Slain by the bloody Piemontese that roll'd
Mother with infant down the rocks. Their moans
The vales redoubl'd to the hills, and they
To Heav'n. Their martyr'd blood and ashes sow
O'er all th' Italian fields where still doth sway
The triple tyrant; that from these may grow
A hundred-fold, who having learnt thy way
Early may fly the Babylonian woe.

The Waldensians or Vaudois were Protestants who had long lived in the territories of the Roman Catholic rulers of Piedmont, and were thought of by Protestants of Milton's day as having preserved a simple scriptural faith from earlier times. Confined by treaty to certain mountain valleys, they had gradually intruded into the plain of Piedmont. Ordered to retire, they had been pursued into the mountains and there massacred by the Piedmontese soldiery in April 1655. In documents penned by Milton as Latin secretary, Cromwell strongly protested against such treachery and cruelty. Later in the year, possibly after Morland returned with his report , Milton wrote his sonnet, first published in Poems , 1673.
(University of Toronto)

 
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