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"Le voyage est un travail et, sans doute aussi, un art. Il n'autorise pas le laisser-aller, mais requiert le meilleur de notre acuité."
Extrait: "Du volcan au chaos, Journal sicilien" d'Edith de la Héronnière, aux éditions Pygmalion:
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Si Bagdad m'était contée
Posté le 24 décembre 2003 à 11:41:13 CET par Rédaction |
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par Bertrand C. Favre
Bagdad ! Ce nom évoquait spontanément la « ville des mille et une nuits » et toutes les splendeurs de l'Orient. Les merveilleux contes de Shéhérazade bercèrent l'enfance de plusieurs générations. Et pourtant, cette ville qui, aujourd'hui, demeure la capitale du berceau des plus antiques civilisations, n'est qu'une cité relativement récente. Lorsqu'elle fut construite, Séleucie et Clésiphon étaient en ruines depuis plusieurs siècles. L'on dit même que c'est avec les pierres et les débris de ces deux villes, que fut élevée la cité nouvelle des califes.
La ruine ne devait jamais l'atteindre !
Séleucie, première capitale du royaume de Syrie sous les Séleucides, était en Babylonie, au Nord, sur la rive droite du Tigre. La fondation de Clésiphon sur l'autre rive du fleuve lui porta un coup fatal. De ces deux villes ne subsistent aujourd'hui que des ruines éparses, dites Al-Mandaïn, aux environs de Bagdad. Les historiens arabes racontent qu'en 145 de l'hégire (763 de notre ère), le calife Abou-Djafar-al-Mansour, s'ennuyant dans la ville d'Achemia qu'il habitait alors, envoya aux quatre coins cardinaux des médecins, des savants habiles dans l'art de connaître la salubrité de l'air, pour déterminer l'endroit où il pourrait bâtir sa future capitale. Les membres de cette mission sanitaire désignèrent une plaine à l'orient de la branche principale du Tigre. L'emplacement de la ville future fut immédiatement délimité par un cercle dessiné avec de la cendre. Consultés les astrologues donnèrent un avis favorable. Selon leurs prédictions, jamais la ruine ne devrait atteindre cette nouvelle merveille. Les fondements en furent rapidement jetés, il y a maintenant plus de vingt siècles de cela et malheureusement, la prédiction ne fut que très partiellement réalisée. Dans ce pays qui fut le grenier du monde et qu'au 19ème siècle certains économistes affirmaient qu'il pouvait le redevenir, Bagdad conserve une renommée internationale quoique déchue de son importance passée.
Aussi habiles constructeurs que les Américains !
On affirme que les Abbassides descendaient de la famille du prophète Abbas, oncle de Mahomet et eurent pour chef un arrière-petit-fils de cet Abbas, Aboul-Abas-Al-Saffah (le sanguinaire, qui monta sur le trône en 750. A-t-il servi d'exemple au dictateur que la coalition anglo-saxonne a renversé ? Nul ne pourra l'affirmer.
Dès 935, les Abbassides ne furent plus califes que de nom car l'un d'eux, Al-Rhadi Billah, créait la dignité d'émir-al-omrah (chef des chefs). Ils conservèrent toutefois et même après la prise de Bagdad, le titre de calife et le pouvoir spirituel. Curieusement l'histoire des Abbassides fut écrite en latin par Dozy, en 1846, et dans son ouvrage intitulé le « Ruisseau limpide de l'immense océan », l'historien Hibet Allah Mohammed-el-Diri nous donne une idée des splendeurs du palais construit par Mansour. Apprenons d'abord que les Abbassides bâtissaient des villes aussi rapidement que le font les Américains aujourd'hui. L'histoire confirmera-t-elle aujourd'hui que les Américains renouvelleront l'exploit au vingt-et-unième siècle?
Or donc, ce palais était entouré de sept enceintes et se trouvait au centre de la ville. L'historien raconte que deux ambassadeurs ayant été envoyés par l'empereur de Constantinople pour saluer Mansour, furent émerveillés en traversant les sept cours du palais. Dans la première, ils virent cent lions enchaînés, dans la seconde, cent girafes, dans la troisième, cent éléphants, dans la quatrième, cinq cents chevaux magnifiques ; la cinquième était remplie d'oiseaux de proie et d'autres animaux dressés pour la chasse, sans compter une infinité d'oiseaux rares au plumage éclatant ; dans la sixième se tenaient les vizirs et les écrivains, revêtus, selon leur rang, de riches habits de soie, de pierreries et d'armures rares. Dans la septième cour, enfin, se dressait le trône du calife autour duquel se tenaient sept pages portant sur leur tête des candélabres brillants comme le soleil. De plus, le calife avait fait creuser un canal de dix coudées de large qui amenait, dans le parc entourant son palais, les eaux du Tigre enfermées entre des murs de pierre blanche. Les arbres qui couvraient les rives étaient revêtus de soie précieuse. Dans le palais, l'eau coulait sur des pavés de cristaux de mille couleurs. Des parfums de toutes sortes y étaient répandus et le souffle du vent dispersait leurs odeurs enivrantes.
En découvrant cette fabuleuse description, on accordera peut-être une large part à l'exagération orientale. Il n'en demeure pas moins que Bagdad devait mériter son nom de ville des mille et une nuits et des jours heureux. Mansour devait aussi être un monarque très puissant. Ses successeurs et notamment Haroun-el-Raschid, le fastueux calife qui envoya de somptueux cadeaux à Charlemagne, furent probablement plus impressionnants encore.
« Où le Turc a passé, l'herbe ne pousse plus » !
Nulle part ailleurs ce proverbe d'Orient ne s'est plus tristement justifié que dans cette Mésopotamie si prospère et si fertile au temps des Chaldéens, des Perses et des Califes. Elle devint stérile et misérable sous le pouvoir des Turcs. A l'époque où les rois perses possédaient la Mésopotamie, cette contrée produisait à elle seule, un tiers des revenus agricoles de l'empire. Guillaume Lejean, un historien français qui lui consacra une étude vers la fin du 19ème siècle, affirmait que cette splendide plaine d'alluvion était quelque chose comme l'Ukraine, la Lombardie ou la Beauce du siècle dernier. Hérodote raconte que le froment rapportait en moyenne deux cents pour un, trois cents dans les meilleures années et que les feuilles de froment et celles de l'orge atteignaient la largeur de quatre doigts. Il ajoute ironiquement qu'il n'indiquera pas la grosseur de la tige du sésame ou de celle du millet, car quoiqu'il la connaisse parfaitement, il craint de passer pour un pêcheur marseillais. Et ce pays où il pleut très rarement, qui, à part ses grands fleuves, est privé de sources et d'eaux courantes, a atteint ce degré de fertilité par la création d'un réseau de drainage et d'irrigation extraordinaire.
Les Chaldéens avaient résolu le problème de bonne heure. De l'Euphrate, du Tigre et de la Diala partaient en tous sens de larges canaux, dont les uns faisaient communiquer les fleuves entre eux et dont les autres, plus nombreux, allaient irriguer la plaine. Sur le principe des nervures d'une feuille d'arbre, les grands canaux étaient eux-mêmes les artères d'où partaient d'autres saignées qui se ramifiaient à leur tour. Sur les principaux canaux navigaient des barques chargées de blé. Et l'historien de décrire le paysage de rêve que son illustre prédécesseur ou quelque voyageur du temps de Sémiramis découvrait alors que Babylonie était en plein épanouissement : « J'ai sous les yeux une plaine monotone d'aspect, découverte mais où ondule une mer d'épis. Partout une exubérance d'activité et de vie. Nulle part le désert. Voici le passé. Le présent parle de lui-même. Un immense désert jauni. Quelques pauvres villages de fellahs, quelques groupes de tentes noires appartenant aux Bédouins. Voilà aujourd'hui l'héritage de Sémiramis ». Le régime turc a causé cette ruine.
L'histoire : un éternel recommencement ?
Bagdad fut longtemps encore l'entrepôt des marchandises provenant de l'Inde, de la Perse et de la Turquie. C'était encore le marché d'un riche commerce, le centre de relations auxquelles participaient tous les peuples d'Asie. Les transactions avec l'Europe y étaient importantes. Un voyageur européen y dénombra une soixantaine de maisons de commerce du vieux continent installées à Bagdad. Seuls les Allemands manquaient curieusement à l'appel. Pas pour longtemps, car ils s'intéressèrent très vite aux fouilles archéologiques. Une mission du musée de Berlin entreprit de déblayer les ruines de Babylone, une autre fouilla plus haut sur le Tigre, à Kalat-Chergat. L'Allemagne obtint pour la Société du chemin de fer ottoman d'Anatolie la concession définitive de la ligne de Bagdad.
L'histoire a constamment marqué pour le siège d'un grand empire la partie la plus resserrée de la Mésopotamie, entre le Tigre et l'Euphrate. Garnier-Pages note avec justesse qu'après la chute de Babylone, Séleucie devint la capitale des Grecs ; Clésiphon celle des Parthes et des Sassinides ; Hira, Koufa, Bagdad furent à tour de rôle les boulevards de la domination arabe.
Les Persans et les Turcs ont abandonné le terrain. Les Anglais, parfois les Français, prirent la suite. Les guerres se sont succédées. Lawrence d'Arabie y a installé un roi mais le goût du pouvoir et les guerres ont semé l'anarchie. "Le droit à la guerre, disait un sage, c'est d'aller dans un pays brûler des richesses sélectionnées depuis des siècles, émettre des décrets qui provoquent de sinistres représailles ; c'est s'emparer d'un pays, d'une ville et de les mettre à contribution. Ce droit-là quand il s'exerce d'un petit à un petit, je l'appelle le brigandage. Autrement c'est une infamie."
Depuis les temps les plus reculés, les sages et les poètes déplorent les conflits et les guerres. Les élus des peuples remuent ciel et terre pour remédier à ces situations dramatiques alors qu'il suffirait que toutes les nations séparent définitivement le pouvoir religieux du pouvoir politique, pour que la paix leur devienne naturelle !
Une reconquête difficile !
Hier admiratifs de l'essor d'une ville illustre par le passé historique qu'elle représentait, les petits Etats voisins n'ont pas attendu la chute du dictateur pour reproduire chez eux et en plus riches et plus merveilleux, les bazars qui firent la gloire et la renommée de Bagdad tout en développant leur tourisme, leur hôtellerie, en se rendant modernes et tentateurs pour le voyageur nouveau. Les artisans, ces extraordinaires fabricants de sellerie, de coutellerie, de harnacherie, tout comme les habiles teinturiers et les marchands de soie, ont transmis leur savoir à leurs descendants. Ces derniers souvent ont préféré l'exil à l'incertitude. La lampe magique d'Aladin et l'étendard d'un passé historique unique devraient néanmoins accorder à Bagdad un espoir de renaissance sur lequel les Nations Unies ont promis de veiller. Alors, demain, rendez-vous à Bagdad ? (bcf.08.03).
Photos Musée de Bagdad: 1.Ruines des soubassements des "Jardins suspendus " de Babylone. 2.Tête en bronze.
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