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RODRIGUES, ILE MYSTERIEUSE, LA CENDRILLON DES MASCAREIGNES
Posté le 10 novembre 2003 à 02:32:26 CET par Rédaction

Découvertes Le carnet de route de Lucie (*)

Par quel miracle nos chemins ont-ils croisé Rodrigues, petite île de l’océan Indien ? Je n’en sais rien, mais le fait est qu’un beau jour, ma mère, institutrice et accordéoniste, fut éblouie par un curieux article. Un journaliste révélait l’existence d’un petit bout de terre, à 600 km à l’est de Maurice, où l’accordéon diatonique régnait en maître. Pourquoi ? Comment ? Tout simplement grâce aux colons bretons ayant apporté ici instruments, chansons et mélodies. Cela fascina ma mère qui se mit alors en correspondance avec des musiciens rodriguais, leur proposant des importations d’instruments de musique. De fil en aiguille, l’amitié se noua, et mes parents se décidèrent enfin à aller découvrir cette île mystérieuse. Quelques années plus tard, c’est à cinq que nous nous embarquons dans cette aventure : mes parents, mes frères Paul (17 ans), Gabriel (9 ans), et moi, Lucie, 15 ans.

Dimanche 20 avril
Rodrigues, perdue par 63° Est en plein Océan Indien, est en quelque sorte la Cendrillon des Mascareignes, archipel comprenant principalement Maurice et La Réunion. Cendrillon la délaissée, écartée, moins riche que ses grandes sœurs. Mais surtout Cendrillon la belle, simple et naturelle.
Rodrigues ... Rodrigues .... Ce nom résonne déjà à mes oreilles comme un rêve.
C’est enfin le départ, le vrai départ, l’heure tant attendue, le début de mon premier grand voyage.
Cette année, maman a organisé un convoyage d’instruments de musique : chacun, du plus petit au plus grand, transporte dans sa valise un mélodéon ou un accordéon.
La première étape est Genève, où nous enregistrons sans encombre nos dizaines de kilos de bagages. Le voyage Genève - Paris est très rapide. A Roissy, aucun douanier, aucune machine perfectionnée ne repère mon compas, oublié au fond de ma trousse. Je suis donc en mesure de détourner l’avion Paris - Maurice si l’envie me prend. Heureusement, je suis de bonne humeur ; le vol se déroule tranquillement. Mis à part une chose quelque peu étrange : en pleine crise de la pneumopathie atypique, deux femmes se pavanent avec des masques respiratoires sur le visage ! Etait-ce pour ne pas attraper le virus ou bien revenaient-elles d’Hanoi ? Je n’ en sais rien mais le fait est qu’elles ont enlevé leur masque pendant la moitié du voyage…
Que survolons-nous ? Désert libyen ? Village éthiopien ? Savane kenyane ? Vertigineuse impression d’effleurer l’Afrique et ses mystères…

Lundi 21 avril
Je commence à peine à me laisser couler dans un vrai sommeil quand, à 2 heures du matin, maman me réveille pour prendre le petit déjeuner et atterrir.
Au premier pas sur le sol mauricien, je sens une bouffée d’air chaud et humide. Ouf ! On est bel et bien ailleurs ! Vers 6 heures du matin (4 heures en France ), nous nous baladons dans l’aéroport « Plaisance ». Une ambiance particulière et une chaleur moite règnent dans la salle d’embarquement presque endormie. D’ailleurs, on a la visible impression de réveiller le douanier ! Quand le jour se lève, on distingue les verdoyantes collines de Maurice et j’imagine déjà un dodo se promenant ici, il y a quelques siècles de cela…
A 7h15, nous grimpons dans un minuscule coucou rouge et blanc, en direction de l’île Rodrigues. Une troupe de jeunes Mauriciens, en voyage scolaire à Rodrigues, visite la cabine du pilote.
Quel délice de savourer une salade de fruits en regardant les vagues !
Mais les choses sérieuses commencent et on aperçoit le lagon, bleu turquoise, et l’île aux cocos, réserve d’oiseaux. L’arrivée est splendide et très impressionnante : on croirait survoler une île déserte ! L’avion atterrit ensuite sur une piste minuscule, au bord de laquelle est planté une aérogare du même ordre de grandeur : « Plaine Corail ». Comme cela fait bizarre après le colossal aéroport de Roissy ! Un vent du diable souffle sur l’île ( les Rodriguais nous diront plus tard : « Ca ne dure qu’un jour ! »).
Nos cinq bagages arrivent sur un tapis à roulettes, dans une pièce plutôt exiguë. Après quelques formalités d’entrée effectuée à la bonne franquette, un taxi nous emmène direction hôtel Cotton Bay. Ici on roule à gauche du fait du passé anglais de l’île Maurice. Dans les rafales de vent, nous traversons l’île dévastée par le dernier cyclone : arbres abattus, ruisseaux fendant les routes… Ma première impression : j’imaginais l’île beaucoup plus petite. Des boutiques aux noms plutôt poétiques ( Ciel d’été, Porte-Bonheur…) côtoient les maisonnettes plus ou moins précaires. L’île est faite d’une telle façon que pour aller d’un point à l’autre, il faut obligatoirement passer par le point culminant , le mont Limon (400m). Avec du recul, cette traversée me paraît bien irréelle. Etait-ce l’ébahissement ? Le choc du nouveau ? La fatigue ? Le vent sifflant à mes oreilles et la pluie battant les vitres ? Je n’en ai que peu de souvenirs.
A l’hôtel au toit d’un tel bleu qu’on le confond avec le lagon, nous sommes reçus comme de vieux amis qui ne seraient pas venus depuis des années. Serrements de main, sourires chaleureux… Déjà, on peut comprendre Rodrigues.
Après un bain de piscine et un peu de repos, nous allons nous balader sur la magnifique plage Fumier. Nous y retournerons avec masques et tubas, pour observer les poissons jaunes et noirs…
Nous prenons l’apéro avec Fifi et Jackie, les profs de plongée, et leur fille Camille. Et, s’il vous plaît, au son de l’accordéon de Marlin Augustin ! Notre cargaison musicale se voit légèrement allégée : Marlin avait commandé à maman un mélodéon. Essais et démonstrations sont de rigueur avant le dîner…
Il est très difficile de comprendre et d’imaginer que nous sommes en plein milieu de l’océan indien, à des milliers de kilomètres de la France !

Mardi 22 avril
Le petit déjeuner, pour une gourmande comme moi, est extraordinaire !
10h30 : début du convoyage des accordéons et autres mélodéons. Eric Félicité, fan de Liverpool, et son taxi pick-up nous emmènent à Port Mathurin. Pour se rendre à la petite « capitale » de l’île, peuplée de quelques trois mille âmes, nous empruntons la seule et unique route goudronnée. De petites échoppes de tôle vendant boissons et friandises bordent la route. Eric nous dépose chez Ben Gontran. Tout un poème…
Sa maison, blanche, imposante, est flanquée d’une véranda propice à la sieste. D’après les guides touristiques, c’est la plus belle et typique demeure de l’île.
Ben, ce personnage – car c’est un véritable personnage -, est la mémoire vivante de Rodrigues. Une soixantaine d’années, une chemise bariolée, des yeux pétillants. Il nous accueille dans son petit salon. Ravi par le mélodéon et l’harmonica que lui apporte maman, il joue quelques petits airs. Ben n’est jamais à court de plaisanteries et d’anecdotes, et nous raconte des tas d’histoires, avec son savoureux accent créole ( par exemple, on apprend l’existence du poisson perroquet qui, avec ses deux dents, s’accroche au corail pour ne pas être emporté par les vagues ! )
Nathalie, du groupe Racines, proposait de nous louer une voiture. Papa : « Mais je ne saurais jamais conduire à gauche ! » Ben : « Oh, à Rodrigues, on conduit au milieu, et de temps en temps à gauche quand il n’y a pas de nids-de-poule ! »
Ensuite nous déjeunons au « Capitaine », restaurant à l’ambiance chaleureuse et bruyante (d’ailleurs je n’entends pas la moitié de ce que Ben raconte ! ) Mon poisson est aussi délicieux que difficile à décarcasser pour une Savoyarde non initiée comme moi ! Lorsque nous retournons chez Ben, il confie à maman un sommier d’accordéon à faire réparer en France. Avant de partir, il nous récite en rigolant des prières latines apprises durant son enfance. Mais la prononciation latine est presque incompatible avec l’accent créole ! Nous quittons Ben avec une invitation chez lui pour vendredi soir et au bal du service civil dimanche après-midi.
Pour rentrer, nous prenons le bus. Le véhicule bringuebalant traverse l’île en une demi-heure, tantôt à une allure d’escargot ( les montées sont rudes ! ), tantôt à fond la caisse !
On retourne à la grande plage Fumier, quasi déserte. Nous essayons nos masques et tubas flambants neufs, et papa recherche désespéramment un coin de rocher entouré de poissons multicolores. En vain ! Je me contente d’admirer de magnifiques concombres de mer, choses gluantes et inertes mais néanmoins vivantes… Mais la première étape est franchie, et mon appréhension face à la plongée s’efface un petit peu. Plus tard, on passera aux affaires sérieuses, avec les poissons. A 6 heures, il fait déjà nuit noire, et nous restons encore un moment au bord de la piscine. Gabriel s’offre un bain de 10 heures…

Mercredi 23 avril
Caprice des éléments…
Vers 7 h, je suis réveillée par un immense boucan. J’ai d’abord cru que la climatisation rendait l’âme, mais il s’agissait en fait de la pluie et du vent battant le toit avec une force incroyable. Une tempête terrible se déchaîne sur l’île…
Quand nous descendons déjeuner vers 8h, il ne pleut pas des cordes mais bel et bien des seaux ! Pour franchir les quelques mètres qui nous séparent du restaurant, nous traversons un véritable rideau de pluie, et arrivons trempés ( pas humides mais réellement mouillés, ruisselants, à essorer ! ), malgré nos parapluies impuissants dans ce déluge.
Notre cours de plongée en piscine prévu pour 9 h est bien sûr annulé pour le moment , car « nous ne sommes pas en commando ! » répète Jackie .
C’est dommage car la mer est brassée, donc plus du tout transparente…
La dame du petit magasin nous dit qu’il n’a pas plu comme cela depuis 10 ou 15 ans, et que Port Mathurin est inondé.
L’après-midi, Gabriel et moi nous nous baignons, mais le vent souffle toujours très fort. Maman joue un peu d ‘accordéon avec Jean-Marc, le responsable des animations, qui projette de s’en acheter un. L’heure de l’apéro arrive et Marlin et maman jouent quelques airs en duo, applaudis par un public peu nombreux mais conquis !
Soirée musicale avec « Racines », le groupe de Ben. Danses et chants traditionnels, leur spectacle est bien fignolé. A la fin, les spectateurs sont invités à rejoindre la piste de danse, ce que nous faisons tous, sauf Paul le timide… Deo et Dabysing sont ravis des accordéons.
Ensuite, les danseurs partent vite pour regarder Manchester / Real Madrid ! Il est important de préciser que l’île est divisée en deux clans : les supporters de Liverpool et ceux de Manchester…

Jeudi 24 avril
9h : premier cours de plongée en piscine…
L’habillage pose quelques difficultés à Gabriel qui d’abord a une combinaison trop petite, puis se trompe et met les pieds dans les manches ! Fin prêts, nous entrons dans la piscine avec tout notre attirail. Nous commençons par apprendre à respirer (régulièrement mais en expirant plus qu’en inspirant ) et à se plaquer au sol, puis à enlever de l’eau du masque, et à se remettre en bouche un détendeur lâché, ou encore à diminuer la pression sur les oreilles en se bouchant le nez et en soufflant très fort. Au moins, c’est rassurant, on sait quoi faire dans chaque situation inhabituelle. Pour l’instant, la crainte de l’enfermement de l’eau ne se fait pas sentir… En fait, je crois que ce que je redoute, c’est le contact peau / poisson gluant – qui n’aura pas lieu puisque nous portons des combinaisons – et le fait de ne pas voir ce qui se passe autour de moi – ce qui n’arrivera pas puisque la visibilité est d’au minimum 5 m !
Enfin… cela me rassure !
Après les mines frits de midi, nous allons nous balader à « Trou d’argent ». On marche une bonne heure, arpentant les plages et traversant des forêts (infestées de mouches très collantes, pour notre plus grand bonheur bien sûr ! ) Quelques chèvre sauvages déambulent, bêlant de joie ou de désespoir dans les montagnes inhabitées. Les petits chemins à flan de colline et ce paysage désert pourraient rappeler les randonnées dans le Beaufortain si les reflets turquoise de l’océan ne venaient trahir les latitudes tropicales ! En empruntant un dernier petit sentier, on arrive enfin à Trou d’argent, crique déserte, qui laisse entrer une mer rugissante. Une petite idée du paradis sur terre… D’après la légende, on apercevrait à marée basse une chaîne conduisant à une grotte regorgeant de pièces de monnaie…
Gabriel joue devant les immenses vagues, mais nous ne nous baignons pas, par peur des courants.
Nous rentrons avant la nuit, plus vite que nous sommes venus. Certains ont attrapé des coups de soleil… Après, avec papa, nous allons sur la plage devant l’hôtel. Inutile de nager avec masque et tuba : la mer est toute brassée et on ne voit pas à 50 cm.

Vendredi 25 avril
9h : deuxième cours de plongée en piscine…
On apprend à bien utiliser le gilet, pour flotter ou s’équilibrer au fond de l’eau, et aussi à se déséquiper. Par contre, après mûre réflexion, nos avis divergent sur la façon de gonfler et de dégonfler les gilets dans l’eau, et dans quel but…
17h15 : Nous partons en taxi pick-up - qui roule à toute vitesse sur les routes cabossées ! - pour une petite fête à Port Mathurin, chez Ben. Là-bas, tous les membres de Racines ( musiciens et danseurs-chanteurs ) sont réunis pour une dernière répétition avant leur départ vers l’île Maurice , pour le festival de l’océan indien. Répétition haute en couleurs, où chaque petite imperfection est détectée et corrigée par Ben.
La table se remplit de friandises du Capitaine et d’une salade de cono cono ( petits coquillages).
La conversation se détourne à un moment vers le foot. Aïe aïe aïe. Sujet délicat ! Deux clans ennemis se forment : les supporters de Liverpool, et ceux de Manchester. Deux partis tout autant intarissables sur le sujet !
Suit une discussion très houleuse sur la question de l’hébergement à Maurice. Tino, le frère de Ben, est assez énervé, et ne fait pas de cadeaux à son aîné. Mais le groupe a affublé Ben de gentils sobriquets : Saddam Hussein, Attila, Rodrigo (le méchant d’un feuilleton brésilien très apprécié à Rodrigues ) ou encore Poutine, à cause de ses présumées tendances dictatoriales au sein du groupe… Les jeunes se fichent gentiment de lui, et Ben reste impassible et imperturbable, le regard fixe et les bras croisés. Chose étonnante, la discussion est trilingue !
Comme si de rien n’était, les Rodriguais peuvent passer de l’anglais au créole, puis au français, au fil de la conversation ! Mélange détonnant... Finalement, le comité va se réunir dans la cuisine pour délibérer. Pendant ce temps, maman joue de l’accordéon avec les deux jeunes rastas tambouriniers. Tous les trois sont ravis et jouent à n’en plus finir ! Mais le comité sort, et après une bise à tout le monde, nous partons…

Samedi 26 avril
7h40 : ouf ! et oui il faut se lever ! On part en bus bringuebalant pour le marché hebdomadaire de Port Mathurin. J’adore les marchés, et celui là me plaît beaucoup : ici des étalages de vanneries colorées, à même le sol, là des petits stands de conserves artisanales ( piments, limons confits…), et bien sûr une halle aux fruits et légumes. Une visite aux magasins de vanneries de la ville, boutiques aux murs de couleurs vives, et nous allons attendre Ben sous sa véranda. Intarissable, il nous raconte alors son enfance à Rodrigues : un père avec déjà 4 enfants ( et un en cours de fabrication ) partant volontaire en 1941 ; une mère couturière, styliste même. Le père revient en 1946, et 5 enfants naissent encore… Cet homme avait deux devises très sages : « Ne laisse jamais le soleil se lever avant toi » et « tu dois mériter le thé que tu bois le matin ». De ce fait, les petits Gontran travaillaient tôt, dès 4 heures, avant d’aller à l’école. Les enfants adoraient les expéditions à l’île au Chat ( qui avaient tout de même pour but de ramener 50 kg de sable par personne !) avec départ à 22 h, un soir de pleine lune. Là-bas, ils cultivaient aussi des melons d’eau. Petit, Ben tente d’apprendre l’accordéon, mais ses parents vendent l’instrument pour qu’il se consacre à ses études. Dans un autre registre, Ben nous parle des martins, oiseaux piailleurs, et explique que les Rodriguais appellent « martins » les personnes qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas !
Que de choses Ben a à raconter !
Retour en bus, repas vite expédié, et nouvelle tentative d’observation des poissons avec masque et tuba. Mais la mer est toujours brassée, et le fait de ne rien voir autour de moi m’est très angoissant.
Le soir, nous assistons au spectacle de « Ambiance tropicale », très monotone par rapport à Racines. Les danses sont répétitives et les mélodies aussi…

Dimanche 27 avril
Petite baignade en mer, mais l’eau est encore trop trouble pour voir quelque chose.
Puis nous partons pour Caverne Provert, chez Marlin Augustin, en longeant l'Anse aux Anglais, territoire chimérique abritant le trésor du corsaire inconnu… Chez Marlin, la vue est sublime : sa maison surplombe la mer et Port Mathurin . Marlin a deux enfants : David et Rachel. Apéro Ti-punch, pendant que Marlin essaye l’accordéon de maman. Madame Augustin nous a préparé un repas typiquement rodriguais : ragoût de calamar, haricots, salade de concombre / chou, maïs et rôti de porc. Marlin compte bien sur nous pour tout finir, car le contraire le vexerait profondément ! Je goûte aussi le miel en bouteille de madame Augustin, exquis !
Partie de cache-cache, puis Marlin nous emmène à Port Mathurin pour… le bal z’haricot, au club du service civil ! Vieux et jeunes ( en minorité !) dansent déjà. Le groupe Racines s’occupe de la musique, et maman joue une kotis et une valse, récoltant son petit succès. Les vieux Rodriguais la félicitent, ébahis d’entendre une femme jouer de l’accordéon ! Maman me remémore les quelques pas de danse enfouis au fin fond de ma mémoire. Je danse plusieurs fois avec un des meilleurs danseurs de l’île, qui est tout heureux d’avoir trouvé une partenaire à sa taille, au sens propre du terme, car il ne doit pas mesurer plus d’un mètre cinquante ! Mon cavalier, qui doit aller vers ses 80 ans, danse comme à ses 20 ans, mais vers 16h, son sens de l’équilibre commence à décliner…Je valse aussi avec le père de Graciano.
Une journaliste de TV Breizh, venue effectuer un reportage sur un Breton installé à Rodrigues depuis six ans, préfère visiblement le bal z’haricot : Papa est désigné caméraman officiel et filme les interviews de Ben et de Déo, ainsi que danseurs et musiciens en pleine action . Je discute avec Pascaline, une petite Mauricienne habitant à Rodrigues, pendant que Gabriel joue avec ses frères.
Les danses mélangent mêlent traditions européennes et créoles : Kotis ( scottish ) ; laval ( la valse ) ; one step ; mazok ( mazurka ) ; polka/polkaris ; quadrille et par dessus tout le séga (accordéon et tambour ). Maman offre un harmonica aux deux petits rastas et au Chat botté ( musicien surnommé ainsi à cause de ses grandes bottes !). A 17h, nous rentrons. Epuisés par la danse ( maman et moi ) et par la chaleur ( Gabi, Paul et papa qui n’ont presque pas dansé !), nous prenons un petit bain de piscine dans la nuit. « Déjà ! » direz vous. Et oui, ici à Rodrigues la nuit tombe vers 17h30 / 18h !

Lundi 28 avril
Première plongée dans l’océan à « la balade des demoiselles », du nom des petits poissons noirs très abondants dans ce coin. Nous prenons un solide petit déjeuner ( fatale erreur comme on le verra par la suite…). On se dirige donc en bateau vers « la balade des demoiselles », près de Rivière Banane , en compagnie de Fifi cette fois-ci. Les vagues nous ballottent et nous brassent déjà… On rentre dans l’eau comme des pros ( hum !) en bascule arrière, mais papa remonte aussitôt, à moitié asphyxié… il avait trop serré les sangles de son gilet ! Fifi tient la main de Gabriel et on les suit. Au début, maman, n’étant pas assez dense, n’arrive pas à s’enfoncer dans l’eau, alors Fifi l’aide à descendre au fond. A seulement 4 m de profondeur, les poissons, multicolores sont vraiment magnifiques ! « Demoiselles » et autres sont plutôt timides, et le corail leur offre une parfaite cachette ! Quant à moi, aucune peur, aucune angoisse ! Finie l’appréhension du monde marin et de ses habitants ! En revenant en bateau, nous sommes tous ballottés. Ah ! Le mal de mer ! Gabriel restitue son petit déjeuner à la mer, dès notre arrivée…
L’après-midi, Ben vient nous saluer. L’histoire du jour : Avec des amis, il découvrit un jour un coffre, incrusté dans le corail. Malgré leur promesse commune de ne rien dire, la rumeur se répandit comme une traînée de poudre sur l’île. Tous les moyens possibles furent essayés pour déloger le coffre, faisant appel aux autorités, mais sans résultat. Le seul recours était la dynamite. Chaque Rodriguais se voyait déjà avec sa part du trésor de plusieurs milliers de roupies. Le jour de l’explosion, Ben se rua vers le présumé trésor (et voit passer au dessous de lui « une tortue », qui n’était autre que son ami cul-de-jatte !)…Il aperçut des lingots d’or brisés et s’imaginait déjà riche à millions. Ben voulut alors en prendre un lingot dans ses mains…mais il tomba en miettes ! Ce n’était en réalité que des briques, et le coffre un ancien four ! Certaines personnes ont ensuite pensé que Ben s’était approprié les lingots et avait inventé cette histoire pour tout garder ! Cet après-midi, Ben nous raconte aussi l’histoire des quinze accordéons allemands, retrouvés en poussière au fond d’un placard !
Maman reçoit un très joli panier et deux petites poupées, un joueur de tambour et une danseuse de séga. Et puis c’est l’heure des adieux : Ben aussi part pour le festival de l’océan indien à Maurice. Gabi entame une partie de billard avec le monsieur qui vend du miel et de vanneries.

Mardi 29 avril
Départ à 9h pour l’école pré-primaire « les hirondelles » de Latanier. Les trois maîtresses sont Rosinette, Antoinette et Mildrette ( qui a souffre d'une conjonctivite, le « disco »). L’uniforme des enfants est charmant: jupes et pantalons bleu marine, et chemise... rose bonbon ! Maman sort ses livres, matériels de bricolage, crayons de couleur, etc… récoltés par les parents d’élèves. On se sent plus légers ! Des enfants allant à l’école pour la première fois hurlent de toutes leurs forces : ce phénomène est tout à fait universel ! On assiste à la ronde du matin, puis on s ‘assoie pour quelques comptines et chansons : « les mains en haut, les mains en bas… »
Après-midi plongée ! Cette fois, on va au « petit Brisant », tandis qu’un groupe de pros va derrière la barrière de corail, à 24 m. Nous descendons à 6 ou 7 mètres. Gabriel a vite mal aux oreilles et remonte sur le bateau. La seconde fois je n’arrive plus à redescendre, alors Fifi m’aide. Nous voyons beaucoup plus de poissons et de très beaux coraux. Il y a tellement de courant qu’on attrape le mal de mer en bas ! On reste dans l’eau 45 minutes, et sans s’en rendre compte, on dépasse la barrière de corail. Hélas, j’ai été trop brassée, et à peine la tête hors de l’eau, j’offre mes spaghettis aux poissons. Passons les détails… Nous remontons sur le bateau. Paul, Gabriel et moi sommes bien à l’air, presque verts ; le retour est houleux, surtout à cause de la traversée de la passe. On se repose une heure, et ensuite Jackie nous fait un cours théorique sur la pression, les bars, le tympan, les sinus, les poumons, les dents dévitalisées... Je doute avoir tout retenu, car j’avais l’impression que ma tête était entre les deux parties d’une presse !

Mercredi 30 avril
Matinée tranquille à rien faire, puis repas ultra léger pour ne pas renouveler l’expérience d’hier… Gabriel ne vient pas. Nous descendons à 15m. Paul doit utiliser le détendeur de secours de Fifi pour remonter, car il consomme trop d’oxygène. Fifi elle seule a aperçu une tortue. Dommage…
Les remplaçants du groupe Racines sont « génération Cardinal Blanc ». Pas mal mais tout de même moins énergiques que Racines. Demain, nous irons passer la nuit dans la suite présidentielle, car il manque deux chambres pour de nouveaux arrivants, à la suite de l’erreur d’une agence. Le réceptionniste de l'hôtel est tout gêné de nous demander cela… Gabriel affirme avoir serré la main à un ministre français, pendant que nous étions à la plongée…

Jeudi 1er mai
Fête du travail à Rodrigues.
Après une matinée au soleil, Mildrette et Antoinette viennent nous rendre visite, chargées de cadeaux : un tapis brodé par Mildrette, un petit cadre, des dauphins en verre, un pot d’aigre-douce et un panier. Après un repas léger, nous partons pour une magnifique sortie de plongée : poisson multicolores en pagaille, et même trois mérous ! Nous descendons jusqu’à 18 m. A un moment, papa, trop absorbé par les yeux hypnotisants des mérous, nous perd ! Comme il est impossible de retrouver quelqu’un dans de millions de mètres cube d’eau, il est obligé de remonter ! (Mais un pseudo pro fait la même chose !) Suit un deuxième cours théorique de plongée sur les choses à faire avant, pendant et après la plongée, pour éviter les accidents. Ensuite, nous faisons la connaissance de Gary et Graham, les deux enfants d’Olivia, notre dame de ménage, et maman promet de leur envoyer des baskets. Olivia dit que ça fait chaud au cœur de voir des enfants souriants comme nous !…
Le monsieur à lunettes d’Ecotourisme nous raconte que dimanche, à Malabar, au concert de soutien aux sinistrés du cyclone, il a gagné le premier prix de la tombola : quatre jours aux Seychelles ! Nous dînons avec Jackie, Fifi et Camille. Dans notre chambre, cinq tee-shirt Cotton Bay nous attendent, en remerciement du changement de chambre.

Vendredi 2 mai
Jour du départ. Gabriel se lamente : « Hélas, oui… » Dernier petit déjeuner… Finies les crêpes au miel du matin. Certaines personnes sont moins enthousiastes que nous vis-à-vis de Rodrigues, et n’attendent que leur départ pour Maurice. Un monsieur a vu ses valises emmenées à Ouagadougou, et ne les a récupérées qu’au bout de quatre jours (via Londres !).
Avec Gabriel, on se baigne dans les vagues déchaînées pendant au moins une heure !
Gabriel sert la main à tous les serveurs, et après moult adieux émouvants, nous partons pour l’aéroport de Plaine Corail… Le petit avion est rempli de Réunionnais mécontents…
20h25 : arrivée à Maurice. Il pleut…On prend notre raccourci pour arriver à la salle d’enregistrement. Dans la salle d’embarquement, petite visite dans le Duty Free où j’achète du «thé de Maurice». Paris, puis Genève. Contrées pluvieuses. Ca y est. Le rêve est fini. Il faut se réveiller.
A bientôt, île chimérique, rêve réalité. Hasta luego Rodrigues !
Un jour…
Il y a des endroits qu’on ne peut évoquer sans avoir un petit pincement au cœur. Rodrigues est pour moi un de ceux-là. Un jour, je retournerai là-bas, j’en suis sûre, car il me reste bien des choses à découvrir de cette île du bout du monde…
FIN
©2003
Photos par Rémy de la Héronnière
(*) Lucie, lycéenne de 1ère ES en Haute-Savoie, se destine au journalisme.

 
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